Les Économistes Atterrés : 12 questions sur «La Monnaie»

La Monnaie.Un enjeu politique de J.-M. Harribey, E. Jeffers, J. Marie, D. Plihon, J.-F. Ponsot. Ed. Seuil.

 

Le pain que vous achetez tous les jours, la dette publique qu’on vous décrie sur les plateaux télé, et le prêt étudiant que vous avez peut-être contracté ont un point commun : la monnaie. Fait social, objet politique pour les sociologues et les anthropologues, intermédiaire des échanges et outils de régulation pour les économistes, la monnaie est un objet du quotidien né de nos sociétés et pourtant encore mal compris non seulement des citoyens mais aussi des chercheurs eux-mêmes. Voilà un ouvrage complet mais concis, précis mais accessible, véritable livret d’éducation populaire, qui permettra à tout un chacun de s’approprier les débats qui remuent actuellement la France et l’UE autours des politiques à mener en ces temps de crises et de reprise :  la création monétaire, la gouvernance démocratique des banque centrales, la régulation financière… sont autant de thèmes introduits clairement, avec un parti pris (argumenté) cependant : il faut rompre avec les errements du tout libéral.

Aujourd’hui c’est une série de question-réponse autour de ce livre La Monnaie. Un enjeu politique que je vous propose, un jeu auquel s’est aimablement prêté Jonathan Marie, co-auteur.

Paul Chevret : Pourriez-vous vous présenter ? Quel est votre métier ? Votre parcours académique ?

Jonathan Marie : Je suis maître de conférences en économie à l’université Paris 13, directeur adjoint du CEPN, le laboratoire d’économie et de gestion de cette université. Je suis docteur en économie, ayant soutenu une thèse de doctorat à Paris 8 qui visait à placer la crise économique argentine de 2001 dans une perspective d’évolution historique d’une quarantaine d’années de cette économie. Cette crise est avant tout une crise monétaire et il me fallait comprendre les transformations de la monnaie argentine pour comprendre la dynamique de cette économie. Ce travail a forgé chez moi la conviction que la monnaie est non seulement un objet de recherche fascinant mais paradoxalement aussi un aspect souvent négligé par l’analyse économique.

Mon métier de maître de conférences m’amène aujourd’hui à enseigner à des étudiants généralement inscrits dans des cursus d’économie, aux niveaux licence et master, et à accompagner de jeunes chercheurs préparant leurs thèses de doctorat.

P.C. : Qui sont les économistes Atterrés ?

J.M. : Les économistes atterrés sont tous des bénévoles, aujourd’hui organisés au sein d’une association. Nous cherchons à alimenter le débat public via la production de notes, d’ouvrages, de tribunes médiatiques. Nous répondons aussi volontiers aux sollicitations pour participer à des débats publics ou médiatiques. L’association s’est créée à la suite de la publication du texte « Manifeste d’économistes atterrés » co-écrit par P. Askenazy, T. Coutrot, A. Orléan et H. Sterdyniak en 2010 : ce texte alertait sur les dangers contenus dans le maintien d’un système économique libéralisé qui avait provoqué la crise de 2007-8. Après une brève période lors de laquelle des propositions de réformes importantes étaient envisagées (on parlait par exemple de la nécessité de provoquer un nouveau Bretton Woods, on envisageait revenir à une séparation stricte des activités bancaires), les vieux réflexes refaisaient surface, notamment dans l’attitude face à la crise européenne lors de laquelle le seul remède envisagé fut de mettre en place des politiques d’austérité qui ont en fait aggravé le mal, comme cela est unanimement reconnu aujourd’hui. Pourtant, force est de constater que ce sont les mêmes discours et les mêmes analyses qui sont toujours largement dominants. Le slogan attribué à M. Thatcher « There is no alternative » semble toujours aussi puissant alors qu’il nous amène à la catastrophe économique, écologique et sociale.

P.C. : Quelle démarche a guidé la rédaction de cet ouvrage ?

J.M. : Cet ouvrage est un peu particulier parmi les ouvrages des économistes atterrés. Bien que contenant des propositions fortes, il s’attache surtout à dévoiler ce qu’est la monnaie, cet objet sujet à de nombreuses controverses dans l’histoire de la pensée économique, et à déconstruire certaines idées parfois bien ancrées (par exemple : non, le pouvoir de création monétaire dont disposent les banques n’est pas un problème en soi ou non, l’inflation n’est pas provoquée par un excès de monnaie qui serait la conséquence d’une mauvaise pratique de la banque centrale). Finalement, on veut inciter chaque citoyen à s’intéresser aux questions monétaires, à refuser de laisser ces questions aux seules mains de spécialistes. En fait, on cherche à indiquer à chacun qu’il ne faut pas accepter le discours « la monnaie c’est neutre sur l’activité économique, c’est quelque chose de technique qui doit rester aux mains d’experts sans contrôle démocratique ». Nous insistons aussi sur les dérives actuelles du système bancaire et financier.

P.C. : Comment ce livre et les Atterrés s’inscrivent dans le paysage socio-économique actuel où les « réformes inévitables » sont au centre de l’action du gouvernement actuel : il faudrait à tout prix les mener pour redresser la France… Elles vont dans le sens de la libéralisation bien entendu. C’est cela qui vous atterre ? (cf. la quatrième de couverture)

J.M. : Oui, nous sommes atterrés par ce discours écrasant qui est maintenant seriné depuis près de 35 ans et qui justifie les politiques de dérégulation et les politiques dites de l’offre. Au-delà du discours, les réformes menées nous semblent orthogonales avec les défis actuels de notre économie et plus largement de notre société. Les soubassements théoriques, sinon l’idéologie, des réformes actuelles nous semblent incompatibles avec ce que devraient être des objectifs de court terme comme la recherche de la stabilité financière ou du plein-emploi. A plus long-terme, en l’absence de véritable stratégie de développement industriel et territorial, nous ne voyons pas comment la bifurcation écologique pourrait être amorcée.

 

P.C. : On ne pourra pas s’arrêter sur toutes les problématiques soulevées par le livre. Celle qui a le plus retenu mon attention est celle du financement de la dette, car elle raisonne beaucoup avec l’actualité.

Le sous-titre du livre est « un enjeu politique ». En quoi la monnaie est-elle un objet dépolitisé (à tort) ?

J.M. : En réalité, la monnaie n’est pas un objet dépolitisé : elle est au cœur de nombreux rapports sociaux (les rapports de répartition du revenu, les relations entre créanciers et débiteurs notamment) ; mais vous avez raison, on cherche bien souvent à représenter la monnaie comme étant un outil qui n’aurait aucune implication sur l’économie réelle. Cela sert à justifier l’idée que la monnaie doit être gérée par des spécialistes. Cela suppose la monnaie déconnectée de l’activité macroéconomique ; elle ne devrait donc pas être considérée comme un enjeu citoyen et démocratique. C’est particulièrement le cas dans la zone Euro : la banque centrale européenne est d’ailleurs construite sans aucun contrôle démocratique. Et si on consulte le site internet de la BCE, toute la communication à destination du profane est orientée sur les dangers de l’inflation qu’il faut combattre à tout prix. La possibilité qu’une mauvaise politique monétaire soit susceptible d’accroître l’instabilité financière, de renforcer les inégalités ou d’entretenir le sous-emploi n’est évidemment pas évoquée. De notre côté, à travers cet ouvrage, on essaie de rappeler que pour de nombreux économistes la politique monétaire est un instrument de politique économique qui doit être mobilisé pour atteindre des objectifs économiques recherchés collectivement. La monnaie est bien au cœur des relations sociales et renvoie un signe de l’appartenance à une groupe et ses valeurs : le succès des monnaies locales confirme cette idée.

P.C. : La pédagogie du livre introduit notamment la monnaie comme une créance, on y repère la monnaie dans une analyse anthropologique du « don-contre don » d’ailleurs, ce qui permet de la replacer dans le cadre du lien social de confiance mais aussi du rapport de force de la création de la dette. Est-ce que cette pédagogie pourrait s’insérer dans une tentative pour remettre sur la scène politique le débat sur la légitimité de la dette publique ?

J.M. : Nous n’évoquons pas dans l’ouvrage le débat sur la légitimité de la dette publique. Mais nous faisons clairement le lien entre création monétaire, espace monétaire dans lequel s’exerce une souveraineté monétaire par l’Etat et dette publique. La dette publique est une dette particulière ; on doit s’interdire de faire l’analogie entre une dette privée (celle d’un ménage, d’une entreprise) et celle d’un Etat. L’Etat a le privilège de pouvoir faire rouler sa dette et de décider d’augmenter ses recettes, et il doit pouvoir compter sur la garantie sur ses titres de dette conférée par sa banque centrale. La crise de la dette qu’ont connue plusieurs États européens à partir de 2010 montre bien que le système monétaire européen est un mauvais système monétaire car la banque centrale ne pouvant garantir les dettes publiques, cela ouvre la possibilité d’attaques spéculatives violentes et aux conséquences réelles dramatiques. Cela ne signifie pas que nous ne fermons pas la porte à la discussion concernant la légitimité de la dette publique, par exemple quand celle-ci a été creusée sous l’effet de l’évasion fiscale par exemple, mais nous souhaitions indiquer dans le livre que le problème de la dette publique ne saurait être le problème central actuel de nos économies et qu’il existe d’ailleurs de multiples mécanismes pour le maîtriser.

A contre-courant des idées aujourd’hui communément admises, nous dénonçons la crainte suscitée par cet « ordre de la dette » et nous réaffirmons que l’investissement public est aujourd’hui nécessaire dans l’éducation, la transition énergétique ou pour financer les infrastructures dont nous avons collectivement besoin. Nous rappelons que ces investissements génèrent des actifs publics dont chacun bénéficie et qui étonnamment ne sont jamais évoqués quand on met en garde contre un supposé excès d’endettement public. Evoquer la dette publique brute qui incombe à chaque nouveau né est une aberration du point de vue du raisonnement économique.

 

P.C. : De nombreux passages évoquent les travers du capitalisme financier, et le dogmatisme néfaste des bases de la construction européenne, la gouvernance de la BCE et le manque de démocratie dans ces institutions. Anticapitalistes et anti-européens les Atterrés ? On imagine bien que c’est plus compliqué que cela… Qu’en est-il ?

J.M. : C’est vrai que l’ensemble des économistes atterrés se reconnaît dans une dénonciation des dogmes que vous évoquez et dans l’analyse des conséquences de ceux-ci lorsqu’ils sont mis en pratique.

Mais mettre en avant les incohérences de la construction européenne ne fait pas de celui qui les dénonce un anti-européen. Je me sens profondément européen, mais je ne peux m’empêcher de dénoncer la bêtise des politiques menées en Grèce, en Espagne, en Italie ou même en France qui provoquent ou entretiennent inutilement des hauts niveaux de chômage. De la même manière, personnellement je me définis comme un chercheur post-keynésien, ce qui signifie que je suis influencé par les écrits de JM Keynes. Je ne me reconnais pas comme étant anti-capitaliste, mais je suis persuadé que le système capitaliste est intrinsèquement instable et qu’il faut le réguler. Cela est compatible avec le soutien à des formes d’activités ou des secteurs qui peuvent être non capitalistes c’est-à-dire qu’ils ne recherchent pas l’accumulation et le profit en priorité ; c’est l’économie mixte, qui me semble un mode de fonctionnement potentiellement convenable.

P.C. : Vous appelez à un retour du contrôle par les Etats de la politique monétaire, en faveurs du financement et de la stabilité de l’économie réelle. Mais dans un cadre de financiarisation et de mobilité internationale des capitaux est-ce encore possible ? Cela nous obligerai à repenser, réformer violement le cadre et les paradigmes économiques actuels ?

J.M. : Très clairement, nous dénonçons les ravages de la libéralisation financière à l’échelle planétaire qui historiquement se déclenche avec la fin des accords de Bretton Woods et les chocs pétroliers pendant les années 1970 et avec la montée en puissance de courants de pensée économique comme le monétarisme ou l’école nouvelle-classique. Nous défendons la nécessité de revenir sur la libre circulation des capitaux à l’échelle mondiale, libre circulation qui provoque crises de change et contraintes sur les politiques monétaires notamment celles menées par les pays émergents. Nous ne croyons pas à l’efficience des marchés financiers, nous sommes au contraire convaincus par le fait qu’ils sont par nature instables.

Il faut donc effectivement sortir des paradigmes dominants actuels. C’est pour cela que nous sommes atterrés : après la crise de 1929, ses ravages économiques et la deuxième guerre mondiale, la finance dérégulée avait pu être maîtrisée jusqu’aux années 1970, parce qu’il y a eu cette volonté politique. Nous regrettons que la crise de 2008 n’est pas provoquée une prise de conscience plus forte permettant de mettre en place de véritables outils de régulation à l’échelle mondiale ou plus locale, outils qui auraient en outre permis de restaurer une marge de manœuvre dans la capacité des banques centrales à suivre des objectifs internes autres que la seule lutte contre l’inflation ou le soutien aveugle aux marchés financiers.

 

P.C. : Un trait uniforme nous saute aux yeux à la lecture de cet ouvrage : c’est le démembrement et la réfutation systématique des axiomes et des théories néo-libérales. Par exemple en appelant les sciences sociales, l’anthropologie, pour réfuter l’individualisme méthodologique (la société n’est pas qu’une somme d’individus, (pages 24-25)). Ces théories restent pourtant les premières enseignées à l’Université. Doit-on y voir un appel à plus de pluralisme dans l’enseignement de l’économie ?

J.M. : Oui, bien sûr. L’enseignement de l’économie dans les universités est généralement hors-sol, déconnecté des problématiques contemporaines, reposant sur des postulats ou des pré-supposés parfois surréalistes et qu’on ne discute pas. Les étudiants en économie sont régulièrement frustrés par ces enseignements froids qui font une très large part à la formalisation mathématique. Le manuel offre des références bibliographiques d’économistes souvent méprisés ou oubliés des enseignements actuels. Au-delà de la mobilisation de ces auteurs, nous affirmons que l’économie est une discipline inscrite dans les sciences sociales et que l’étude du fait monétaire ne peut s’exonérer des enseignements de l’anthropologie ou de l’histoire. La monnaie ne peut être réduite aux fameuses 3 fonctions cardinales habituellement enseignées : unité de compte, moyen de paiement et réserve de valeur. La monnaie est un fait social total au sens de Marcel Mauss.

En France comme au niveau international des étudiants s’organisent pour défendre l’ancrage de l’économie dans les sciences sociales et appellent à un pluralisme dans l’enseignement de l’économie ; on peut ainsi évoquer l’action en France des étudiants de PEPS-économie https://pepseco.wordpress.com ou le mouvement international International Student Initiative Studies for Pluralism in Economics (ISIPE).  Ces revendications s’articulent avec celles menées dans le périmètre institutionnel français par l’Association Française d’Economie Politique (http://assoeconomiepolitique.org) et bien sûr avec l’action des économistes atterrés dont le champ d’action est orienté sur les interventions dans le champ du débat démocratique, au-delà de la sphère académique.

P.C. : A votre avis, ce livre peut-il se destiner à un quelconque usage pédagogique dans le cadre de l’enseignement à l’université ? Vous recommanderiez votre ouvrage aux Dauphinois ? Pourquoi ? Quel besoin en auraient-ils, eux qui pour une bonne part se destinent surtout aux métiers du privé en tant que manager, gestionnaire, comptable, financier…

J.M. : L’ouvrage donne des clés de compréhension sur la monnaie. Tout étudiant qui travaillera dans le secteur financier ou bancaire devrait donc naturellement être intéressé par la compréhension du fait monétaire. Au-delà, il pourra peut-être apparaître surprenant au lecteur qui nous perçoit comme d’affreux anti-capitalistes de réaliser que nous plaçons au cœur du système économique  l’institution bancaire. Et c’est parce qu’on a besoin de banques qu’on doit les contrôler et les empêcher de générer des dégâts qui seront subis par l’ensemble de la société.

Un autre argument en faveur de la lecture de l’ouvrage est qu’il cherche à expliquer l’instabilité générée par le système monétaire international actuel. Prendre en compte cette réalité peut être utile à tout gestionnaire de fonds par exemple.

P.C. : Pour analyser le rôle de la monnaie dans la construction sociale et le développement du capitalisme vous faites appel aux travaux de Karl Polanyi (dont beaucoup de Dauphinois ont dû entendre parler en cours de sociologie ou en GEC (Grand Enjeux Contemporain)). Celui-ci propose de distinguer la terre, la monnaie et le travail des autres marchandises présentes sur le marché.  Alors, après la monnaie, peut-on attendre un ouvrage sur le travail ? Ou sur la terre, la propriété et les moyens de production ? … Quels sont les prochains travaux que vous préparez ?

J.M. : Il y a effectivement un ouvrage en préparation sur le travail et ses transformations, celui-ci devrait paraître dans l’année qui vient. Autre thématique qui sera abordée dans un prochain livre, un 1er bilan de la présidence Macron et des réformes menées.

De manière générale, vous pouvez suivre l’activité de notre association via notre site internet ou via les réseaux sociaux (twitter, facebook) et participer aux conférences que nous organisons régulièrement sur Paris. La prochaine se tiendra le 10 avril et sera consacrée à l’avenir de l’hôpital.

 

P.C. : Un mot pour la fin ? Un conseil aux jeunes esprits qui voudraient s’éduquer à l’économie ?

J.M. : Je ne prétends pas donner de conseils pour « s’éduquer ». Mais je pense que l’économie est une discipline passionnante et accessible à tout esprit curieux et ouvert. Et puis, on s’intéresse forcément et naturellement à l’économie si on est préoccupé par l’état du monde dans lequel on évolue.

 

 Paul Chevret

 

Nous remercions  Mr Marie pour le temps qu’il nous a consacré, ainsi que le collectif des Économistes Atterrés.

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