Pourquoi je n’aime pas la micro

Avant-propos : Cet article ne prend pas pour sujet la discipline micro-économique mais le cours qui l’introduit en DEGEAD. Je n’ai pas la prétention d’être légitime ou même capable de faire un procès à tout un champ de la discipline économique ou bien à une unité d’enseignement, et ce n’est ni mon intention ni l’objet de cette tribune. Aussi, malgré le ton très direct de cet article, je te prie, cher (chère) lecteur (lectrice) d’y voir une démarche sincère et humble.

Lors d’un échange avec l’enseignante qui avait corrigé ma copie de CC de micro, constatant ma note catastrophique et s’inquiétant de mon niveau, ma correctrice me questionna sur les raisons qui m’avaient poussé à choisir la L3 économie appliquée. Je lui répondis que j’avais envie de comprendre comment les hommes s’organisent pour produire leurs moyens d’existence : bref comprendre l’économie, ce que ne m’apporte pas le cours de micro. Elle rétorqua : « Et alors la micro ce n’est pas de l’économie ? », ce à quoi je répondis sans ménagement « non », à sa grande stupeur.
Je ne voulais pas rester sur cet échange qui, reconsidéré avec du recul, m’a donné le rôle de l’étudiant désinvolte et surtout prompt à reporter la faute de ses échecs sur l’enseignement de la matière qui lui résiste. Ce n’est pas mon cas, j’ai toujours tenté de remédier à mes résultats tantôt médiocres tantôt catastrophiques en micro, et c’est une matière sur laquelle je n’ai jamais fait l’impasse. Alors, comme pour me faire justice, j’ai décidé de mettre le doigt sur ce qui me rebute tant en micro ; Mais pas comme un étudiant de mauvaise foi en critiquant la forme, car un bon élève s’accommodera toujours de la forme pour maîtriser le fond : la plus profonde incompétence du chargé de TD le plus médiocre ne pourra jamais résister à un dauphinois armé de son poly de cours. Non, je pense que mes déboires avec la micro-économie tiennent au fond de l’approche micro-économique, ou en tout cas l’approche telle qu’on me l’a transmise jusqu’ici à Dauphine.

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Le cours de micro-économie est un cours qui ne présente pas comme prérequis de travail et de compréhension les précurseurs qui ont fondé et formalisé la pensée micro-économique que l’on nous enseigne. Ainsi m’ont manqué, sincèrement, la pensée de ses fondateurs, leurs inspirations, et le cadre de cette pensée qui comprend le but et les limites à la réponse que la micro-économie est censée apporter à une problématique ; Problématique qui elle-même n’est pas transmise dans le cours, ni contextualisée, ni dans un historique ni dans les enjeux de l’époque qui l’ont vu émerger.
Toutes ces parties manquantes auraient permis d’aborder la matière avec le recul nécessaire à toute pratique d’une discipline : connaître le contexte de son émergence, ses grands théoriciens, les réponses qu’elle apporte à tels enjeux, à telles époques, dans tels contextes, et quelles limites bornent sa puissance prédictive et explicative.
Pour apporter un élément de comparaison, toutes ces choses le cours de sociologie les pose dès les premières séances. Il expose la genèse de la démarche qui a vu naître l’approche sociologique, ce qui fait sa force comme discipline scientifique avec ses règles, ses « axiomes », ses hypothèses, sa méthode, sa rigueur, ses faiblesses, ses limites et ses pièges.
Ce travers, ce raccourci, ce vide, font projeter au cours de micro-économie une prétention à la puissance explicative et prédictive absolue à laquelle je suis certain que la micro-économie en tant que discipline ne prétend pas. En tout cas je l’espère… car à vrai dire je n’en sais rien, et rien n’indique que ce n’est pas le cas.
Certes, les cours de mathématiques ou de statistiques se passent de tels prérequis[1]. Mais ces matières ne font pas face aux enjeux propres aux sciences humaines. La micro-économie, qui se veut une formalisation d’un système synthétisant le comportement humain dans la sphère économique fait face tout comme la sociologie, les sciences historiques, juridiques ou de gestion, dans sa genèse au caractère endogène du comportement humain qu’elle prend pour objet d’étude. Cela signifie que la micro-économie est une discipline façonnée dans ses hypothèses, sa méthode et son approche par le déterminisme social de la vision de ses penseurs autant que par le déterminisme du comportement des sujets étudiés, selon le contexte des structures sociales qui cadrent son émergence et son cheminement. Ce caractère endogène des conditions qui cadrent la genèse et l’évolution de la micro-économie en tant que discipline scientifique doit être un prérequis à enseigner pour pouvoir comprendre, maîtriser et pouvoir questionner correctement cette matière !

Ici, peut-être qu’une comparaison pourrait éclairer mon discours : Contrairement aux mathématiques, dont les résultats peuvent être admis comme absolus et exogènes à leur contexte d’élaboration, la théorie micro-économique est profondément influencée dans sa genèse et son cheminement, et donc dans ses résultats, par le contexte historique, idéologique, et plus largement l’état et la forme de la société qui l’a engendrée.
Pour illustrer cela, nous pourrons tous convenir de la validité universelle du théorème de Pythagore que nous soyons en l’an 500 en Chine ou en l’an 1900 en Europe : en effet ces propriétés mathématiques émergent d’une réalité physique indépendante de l’Homme. Au contraire, l’approche de notion telles que le profit, le surplus, la rationalité ou l’utilité, sur lesquelles se base tout le cours de micro-économie, sont des notions profondément ethno-centrées, dont la pertinence et l’essence se redéfinissent de façon propre à chaque civilisation, et dont les variantes au cours de l’Histoire rendent, à mes yeux, impossible l’émergence d’une théorie micro-économique de portée universelle.

Ce manque de cadre donne des airs de cours de mathématique à un cours de micro-économie qui ne ressemble donc plus à un cours d’économie en tant que science humaine. Le cours de micro-économie détache, aux yeux de l’étudiant, la discipline de sa part de réel pour l’enfermer dans une formalisation mathématique qui perd ainsi ses bases, son sens. La micro-économie n’est ainsi plus qu’« un jeu » mathématique dont «  les hypothèses microéconomiques en sont les règles »[2] exogènes.

Mais, en plus de biaiser l’image renvoyée de la discipline enseignée, le cours de micro-économie tel que je l’ai perçu, devient un outil de conditionnement des jeunes cerveaux qui le côtoient qui est assez dangereux de par les travers que je viens d’exposer.
En effet, à force de faire le chemin dans un seul et même sens, du théorique vers le théorique, c’est à dire de partir des hypothèses balancées ex-nihilo et de faire cheminer un raisonnement basé sur l’outil mathématique, et ne jamais partir de l’empirique pour expliquer la construction d’une théorie qui semble ainsi devenu indiscutable (ce qui est frustrant pour l’étudiant intéressé par le pourquoi-du-comment), ni même faire la démarche de déconstruire certains travaux fondateurs pour en montrer les failles, le cours fini par se donner des aires de catéchisme[3].

Catéchisme : le terme peut paraître fort, mais c’est un terme choisi ; C’est une réalité que les enseignants de la matière dénoncent eux-mêmes chaque année, sans vraiment réussir à y remédier : pour une bonne part, les élèves apprennent par cœur des modèles hors-sol qui ne font pas sens pour eux, qu’ils ingurgitent et restituent comme des « recettes des cuisine » en espérant que l’examen ne se déroule pas trop mal (ce qui n’a pas été le cas cette année, si j’en crois le florilège de memes qui a décoré le groupe Facebook Promo-Dauphine en Janvier).
Pire, en refusant d’exposer ses fondements[4], le cours renvois une image d’entité flottante inatteignable, qui se pare de neutralité et d’universalisme. En mettant, sans contextualisation, sans autocritique claire, dans des têtes de jeunes bacheliers, des concepts tels que la maximisation du profit ou l’utilité individuelle, le cours forme plus des techniciens utilitaristes que de vrais apprentis économistes éclairés.

Ici encore je vais tenter d’illustrer mon propos : donner à un étudiant de DEGEAD un concept tel que le surplus global d’une économie comme indicateur d’efficacité n’est pas une mauvaise chose en soit, c’est même plutôt une bonne chose pour assurer les bases de l’enseignement théorique. Mais abandonner cet étudiant à la fin de sa L2, pour qu’il parte en gestion par exemple, et ne suive plus jamais aucun enseignement en micro-économie, sans lui avoir permis de mesurer les limites posées par la mesure de l’efficacité par le surplus global, laisse une brèche béante dans la représentation de l’efficacité économique qui s’est construite dans l’esprit de cet étudiant.

Loin de penser que le Dauphinois moyen soit une sorte de mouton dénué de sens critique, je pense néanmoins que présenter un concept tel que le surplus comme référentiel d’optimalité économique, sans aborder toutes les dimensions qu’il prend mal ou ne prend pas en compte, laisse l’étudiant, et le futur décideur qu’il est, désarmé et vulnérable face à la rhétorique libérale orthodoxe.

Finalement, c’est bien là où j’aurais dû appuyer dès le début, là où ça fait mal, là où j’ai mal : jamais on ne parle d’égalité, de bien-être, de répartition des fruits de l’activité productive, ni dans ce cours (mais ce n’est pas son objet) ni ailleurs en DEGEAD. Tout l’enseignement économique n’est que maximisation du profit, et équilibre général, comme si on pouvait réduire l’économie à quelques équations divines, que l’on demande de manipuler tels des automates techniciens. On prend grossièrement l’économie de marché telle qu’elle est comme cadre de travail, pour y projeter des théories qui ne sont bâties que dans les limites de ce cadre, sans jamais chercher à questionner le cadre qui les contraint : On ne forme pas des penseurs, on forme des techniciens économistes à Dauphine.

La critique que j’adresse au cours de micro-économie en lui-même s’ouvre finalement sur l’amertume que me laisse jusqu’ici mon cursus en économie à Dauphine : un niveau académique reconnu comme très bon, mais une incapacité à relier le savoir économique aux enjeux de société actuels, et surtout une hypocrisie (volontaire ou non) assez déconcertante dans la façon dont les enseignements en économie ne nous sont pas présentés comme orthodoxe. Ainsi, je suis l’étudiant qui s’arrache les cheveux au fond de la classe lorsque j’entends un docteur en micro-économie qui nous enseigne, dire, sans prendre plus de précaution, comme si c’était une vérité à prendre telle qu’elle est, que l’entreprise privée est plus efficace que l’entreprise publique en parlant des privatisations… J’ai également entendu un enseignant en macro-économie me soutenir que le profit est l’unique indicateur normal et possible (j’ai presque entendu souhaitable) de l’activité d’une entreprise. J’ai aussi lu, dans le Blanchard et Cohen que l’on sert aux L1, qu’il était souhaitable de réduire les déficits publics. Tous ces énoncés ont leurs justifications et leurs contradictions, et ce n’est pas leur degré de vérité que je viens discuter. Ce que je tiens à souligner c’est la façon dont ils sont servis aux étudiants : comme une soupe de vérités. Cette amertume que me laisse mon cursus est d’autant plus désagréable que rien ne vient l’adoucir : l’enseignement qui permettrait de nuancer et mettre en perspective ces énoncés est soit absent en DEGEAD - où sont les cours d’histoire de la pensée ? Ou sont les cours d’histoire économique ? -, soit peut valoriser par les étudiants – je pense aux cours de sociologie qui fait souvent office de variable d’ajustement dans les plans de révision, sans parler du cours de GEC…

Comment conclure ce récit de mes déceptions ? Sur une note positive : désormais en L3 EID, bien que la micro et la macro soient encore les matières reines (les seules avec note éliminatoire, allez savoir pourquoi…) j’ai le plaisir de pouvoir assister à 3 cours d’histoire économique par semaine.

 

[1] J’énonce cela sans exclure qu’il existe, certainement, un débat – de trop haut niveau pour mes connaissances en mathématique – autours de l’axiomatique.

[2] Sophie Méritet dans Laplume Numéro18, Décembre 2016, page 7.

[3] NB : n’y voyez aucune saillie contre l’enseignement religieux.

[4]  Cette formulation est garantie sans arrières pensées

1 Commentaire

  1. C’est exactement le reproche que je fais à ce qu’on nous enseigne à Dauphine. Il manque vraiment l’approche historique, les nuances, les limites de la théorie… Et c’est bien dommage

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