Une censure française

Pour une liberté de mensonge !

Il est communément suggéré que les pouvoirs publics ont une obligation d’intervenir pour contrôler les actes expressifs des citoyens. Ce principe est en particulier mobilisé pour entamer tout projet de régulation des moyens de communication, surtout quand ceux-ci visent à contrôler l’accès aux médias publics. Néanmoins il revient de souligner que la qualité épistémique de cette communication, qui s’oppose au pluralisme des idées s’avère contre-productive. En effet celle-ci est très souvent réalisée par le biais de la justice, utilisée en partie depuis les lois Pleven puis Gayssot comme un outil de répression de thèses inexactes et dérangeantes. Pourtant apparues dans les années 70, les thèses négationnistes et révisionnistes, malgré la faiblesse fustigée des argumentaires qu’elles comportent, continuent en effet de déranger et semblent observer une popularité relativement constante auprès de certains publics. C’est donc ici la question du droit qui est posée et plus particulièrement de sa capacité à contribuer au travail de mémoire ainsi que son efficience actuelle dans la lutte contre ces thèses qui viendraient saper ce travail. En enracinant l’expression de la régulation étatique et passant outre le respect du principe fondamental de la liberté individuelle d’expression, les pouvoirs publics n’ont-ils pas paradoxalement renforcer le discours négationnistes et révisionnistes en leur conférant une tribune ?

L’esprit des lois mémorielles, les justifications de la création des délits visant à la répression du révisionnisme ; étude de la loi Gayssot

En effet, initialement fondées sur les sentiments les plus nobles et les aspirations morales les plus élevées, ces lois ont pour objectif d’offrir une réparation symbolique aux victimes de l’Histoire. Ces dernières peuvent être tentées de se prononcer sur les conclusions qui reviennent d’habitude aux historiens et contribuent à la détermination d’une « vérité judiciaire ». De ce point de vue les lois anti-négationnistes comportent une fonction anticipatrice par rapport à l’époque où les victimes ne pourront plus faire valoir leurs droits personnels. Elles substituent en outre à la protection de l’individu celle de la communauté par un processus de juridicisation de sa « mémoire blessée », au-delà de la simple « revendication du droit à la commémoration » du traumatisme collectif.

Mais l’article 9 de la loi Gayssot qualifie de délit la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité, tels qu’ils furent définis dans le statut du Tribunal militaire international de Nuremberg. En pratique, elle n’est appliquée que vis-à-vis des négations de la Shoah.

L’édification de cette loi historiquement fondée dans le sens où celle-ci fut érigée dans un contexte de crise historiographique sans précédent dans l’étude de l’histoire de la Seconde guerre mondiale en France, soit celui d’un réveil de la mémoire juive occultée durant plusieurs décennies et dynamisé par le grands procès que furent ceux de Klaus Barbie (1987), Paul Touvier (1997) ; Maurice Papon (1997).

Aux États-Unis, on réalise le film « Holocauste » et en France Claude Lanzmann tourne « Shoah ». On entre alors dans une phase de réveil mémoriel qui engendre une montée du négationnisme et du révisionnisme historique avec pour chefs de files Maurice Bardèche, Paul Rassinier, François Duprat, Robert Faurisson, Roger Garaudy.

Un bilan mitigé et critiquable, querelles de mémoires

Néanmoins il est notable que la Loi Gayssot de 1990 fait aujourd’hui l’objet d’une série de contestation et présente un bilan plus que mitigé. Celle-ci en effet à longtemps été critiquée car elle était vectrice de querelles mémorielles.

L’opposition qui lui a été faite est aussi venue d’intellectuels et notamment d’historiens : « la grande majorité des historiens » selon les termes de Pierre Vidal-Naquet (Le Monde, 4 mai 1996) ; à l’image de Pierre Nora, François Furet et François Bédarida. Mais aussi d’écrivains comme Michel Tournier, Michel Houellebecq, Jean Daniel et Alain Robbe- Grillet, de magistrats comme Philippe Bilger, de journalistes comme Philippe Tesson et Ivan Rioufol et de philosophes comme Paul Ricœur. Simone Veil et Robert Badinter dénonçaient eux même les dangers de l’instauration d’une vérité officielle à travers cette loi.

Parallèlement à un travail historique nouveau portant sur le colonialisme et l’esclavage, une série de revendications mémorielles voient le jour, portées par les descendants des

victimes de ces crimes. Selon cette approche, les discriminations envers les jeunes Maghrébins et Noirs de France sont liées à un inconscient esclavagiste et colonial toujours présent, faute d’avoir fait l’objet de la même pédagogie développée pour la Shoah dans le cadre de loi Gayssot. La loi est donc vivement fustigée pour passer sous silence d’autres crimes contre l’humanité. Il se distillerait par conséquent une concurrence mémorielle latente, et cette loi serait dès lors le témoignage des considérations particulières qui sont attribuées à la communauté juive. En effet il est notable que les premières dérives pour lesquels Dieudonné fut condamné furent décrites par ce dernier comme motivées par la
« hiérarchisation des souffrances », soit le fait supposé que le France porterait une attention particulière à la mémoire juive pour se laver de sa culpabilité héritée de sa participation à la Shoah. Comme le dit Henri Rousso, « la mémoire de la Shoah est ainsi devenue un modèle jalousé, donc, à la fois, récusé et imitable : d’où l’urgence de recourir à la notion anachronique de crime contre l’humanité pour des faits vieux de trois ou quatre cents ans ».

La crédibilité retrouvée des négationnistes ; les effets pervers de la censure

A ce titre les lois mémorielles comportent une dimension perverse induite par la censure qu’elle oppose aux propos contestataires.

Il y a transmission du sentiment qu’il y aurait une manière d’écrire l’histoire, de la compter telle que les pouvoirs publics l’entendent donnant sens à l’adage exhumé « les vainqueurs écrivent l’histoire » ; une forme de doxa distillée par la justice, qui prend alors le rôle du fameux Leviathan décrit par Hobbes. La société ne veut pas entendre les thèses révisionnistes. Elle ne veut pas en entendre parler. Mais elles existent, elles se répandent même, sous le manteau, au prorata de la législation qui veut, qui croit, les étouffer. La justice punit ce repoussoir, mais fabrique une attraction, en ce qu’elle confère un caractère dogmatique à la censure qui est opposée à ces thèses.

En effet, ne pas vouloir contrer les négationnistes en place publique, revient au contraire à témoigner de la considération qui est faite de leurs compétences techniques et d’analyse historique. Il trône ici le paradoxe et le déficit de communication qui fonde aujourd’hui le

trouble que nous connaissons. Les lois mémorielles en les stigmatisant les décore en réalité d’un palme de l’infréquentabilité, qui construit autour d’eux un désir, une tentation. Leur cantonnement obligé à l’ombre et aux coulisses leur confère une aura mystérieuse, qui les rend attractifs pour un public égaré, provocateur, fragile ou peu cultivé.

Faire appel à l’organe judiciaire tend en réalité à se matérialiser comme un aveu de faiblesse. Le jugement s’avère toujours être une réponse vide en termes de débat. Si demande est faites aux tribunaux d’appuyer une conviction, si l’on demande l’assistance d’une juridiction aussi solennelle que celle du tribunal, on affaiblit en réalité celle-ci. On revient à admettre que l’argumentaire que l’on pourrait développer pour défendre cette conviction n’est pas si solide que cela. Cette situation tend à reconnaitre que la position adverse a de quoi intimider. Accepter la juridicisation de cet enjeu revient par conséquent à témoigner de la crainte que la contestation de ce qu’il est naturel de défendre nous inspire.

Le Libre marché des idées

Tout comme l’a formulé John Stuart Mill dans De la Liberté : nos idées, sans la possibilité de se confronter à d’autres ou d’être publiquement contestées, deviennent des dogmes morts et concourent de fait au « sacrifice de tout le courage moral de l’esprit humain ».

Ce raisonnement est tout autant motivé par l’idée que la compétition constitue un mécanisme infaillible permettant à coup sûr, ou même simplement le plus souvent, d’identifier les opinions vraies, que par le désir de mettre en garde contre la violence à laquelle conduit fatalement la volonté de faire taire les opinions adverses afin d’éviter que l’affrontement des croyances ne menace directement la légitimité qui peut être conférée à l’appareil judiciaire qui ne saurait être perçu comme un organe d’application des visées étatiques.

A ce titre, bien qu’il ne s’agisse aucunement de remettre en question l’influence

corruptrice des opinions contestées; il convient d’abandonner entièrement à la libre compétition la tâche de trancher entre elles, et de n’interdire l’expression d’aucune opinion sur la base de sa fausseté présumée.
Dès lors la mise en œuvre d’une politique de laissez-faire, fondée sur la seule protection de la liberté d’expression, à l’égard d’actions expressives individuelles et non coordonnées conduira, par le jeu de la concurrence, à un résultat optimal pour tous, soit celui de l’identification de l’opinion la plus juste. L’idée sous-jacente est ici que lorsque deux opinions vraie et fausses se heurtent en public de manière ouverte, sans que ni l’une ni l’autre ne se voie censurée ou restreinte dans son expression, l’opinion vraie a pour vocation à se révéler comme telle aux yeux de tous. L’application du libre marché des idées trône par conséquent comme la meilleure solution pour faire face au reproche du conformisme des idées exprimées, et permet recrédibiliser la parole publique et lui conférer une dimension nouvelle.

Dans son ouvrage Libéralisme (1973) Friedrich Hayek expose que seul l’encouragement au processus impersonnel d’échange d’opinions permet l’apparition d’une meilleure connaissance. La libre discussion met par conséquent en permanence à l’épreuve toutes les croyances. De même selon Benjamin Constant, le droit de prohiber la manifestation des opinions serait donc la consécration de l’arbitraire. Il est par conséquent préférable que les idées, comme les marchandises, s’échangent librement.

Mais cela demande de supposer qu’un mécanisme analogue à la « main invisible » évoquée par Adam Smith ajuste les actes expressifs les uns aux autres de sorte qu’un équilibre adéquat l’adhésion au moins majoritaire aux opinions vraies, et suppose de rejeter toutes interférences étatiques.

La nécessité de repenser notre système de lutte, par la revalorisation du discours intellectuel et la protection de la liberté d’expression

La loi Gayssot a pour défaut principal de consacrer l’inexistence juridique de ces justiciers présomptueux que sont les négationnistes : elle en fait officiellement, aux yeux de la loi et par conséquent de la société, des spectres, des entités floues, vaporeuses. S’opposer publiquement à une entité morte s’avère relativement complexe pour un historien et cette opposition ne saurait créditer ce dernier dans le sens où l’usage de la loi comme outil de combat trône comme un aveu de faiblesse adressé à ces derniers. Cette loi vise à l’anéantissement juridique d’une réalité, une idéologie ou un courant de pensée n’anéantit pas cette réalité.

Ces pensées, ces courants n’ont donc pas en face d’eux, dressés contre eux, des interlocuteurs adéquats. Le travail de l’historien consiste en partie à réprimer par des arguments historiques, ce que la loi a choisi de réprimer, automatiquement, par des arguments juridiques, pénaux. Ce qui revient à éviter une confrontation, un affrontement utile à bien des égards entre de vrais historiens et ces « cerveaux malades ».
On peut aisément penser qu’un texte de Pierre Vidal-Naquet vaut tous les réquisitoires des meilleurs procureurs du monde. Et ce à juste titre car quand Pierre Vidal-Naquet écrit il ne vient pas avec un manuel de morale : il vient avec des preuves, avec des éléments et arguments historiques, avec une méthode scientifique éprouvée : et surtout met le raisonnement d’autrui à l’épreuve des faits. Il convient de revaloriser la parole intellectuelle en ce que celle-ci trône comme la plus à même de démontrer ce que le raisonnement adverse a de spécieux et les méthodes utilisées de fallacieuses, autrement que par la sanction d’un juge ; qui se trouve toujours être une réponse vide pour l’opinion publique.

L’existence des chambres à gaz et même la Shoah d’ordre général ont pour eux suffisamment de preuves, de documents et de témoignages et ont faits l’objet d’une littérature assez abondante et ce avec des différences, voire des divergences, dans la documentation utilisée, pour revêtir un haut degré de certitude.

Dès lors pour reprendre l’expression formulée par John Stuart Mill dans De la Liberté
« les seules mesures que la société est justifiée à prendre pour exprimer sa répulsion ou sa désapprobation pour un tel comportement sont les conseils, l’instruction, la persuasion, et la cessation de la fréquentation de l’individu par ceux qui l’estimeraient nécessaire pour leur propre bien. »

L’adhésion est plus forte quand elle fait l’objet d’un choix rationnel

Aucun acte contraint n’est par essence moral. En effet il est notable que dès lors que nous sommes soumis à une contrainte externe, l’adhésion que l’on peut avoir pour une idée se trouve fortement altérée ; pour cause cette dernière repose en premier lieu sur la capacité de l’individu pris dans son contexte singulier à se convaincre. Si l’on veut que ce dernier ne remettre en doute la décision prise par la justice, il revient de conserver la capacité qu’aurait l’être humain de se déterminer librement et par lui seul, à agir et à penser, par opposition au déterminisme qui lui est actuellement opposé et affirme que la volonté serait déterminée dans chacun de ses actes par des « forces » qui l’y nécessitent.

Selon Benjamin Constant, le premier intérêt et le premier droit de l’individu, c’est de pouvoir librement développer ses facultés propres.
L’adhésion engendrée par une prise de décision rationnelle et individuelle s’avèrera toujours plus forte que si celle-ci est prise sous l’effet de la contrainte exercée par l’appareil judiciaire. Il convient donc de conserver l’intentionnalité et la spontanéité de l’adhésion qui émane de ce raisonnement car elles sont conditions sine qua non à l’engagement de sa responsabilité morale, et par conséquent de longévité.

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