Le plein emploi en 5 ans selon Juppé : contre-recette

portrait d'Alain Juppé

Alain, c’est un mec de droite… C’est bien de le rappeler, car on a tendance à facilement l’oublier, lui qui ne remue pas dans les relents islamophobes, lui qui reste calme quand on parle d’identité nationale, lui qui reste prudent sur les sujets sociétaux, lui qui ne jette pas à qui veut l’entendre qu’il bafouera les droits fondamentaux des fichés S, et ne va pas faire du pied à la droite de la droite… Si on oublie son projet de court-circuiter le parlement (moi j’appelle ça court-circuiter la démocratie) en faisant passer l’essentiel de ses réformes par ordonnance, Juppé c’est un mec plutôt soft, pour un «Républicain».
Mais s’il se distingue de son principal rival par sa dignité, sa réserve et son charisme dégarni, Alain reste de droite sur le plan économique.
Voici un guide pour élaborer vous-même, étape par étape, votre cake toxique façon Juppé(pé).
(NB : l’article est parcouru de liens vers des articles ou des vidéos qui viennent en appuie ou en complément de mon propos. Cliquez !)

- Inspirez-vous librement des recettes concoctées en Allemagne ou au Royaume-Unis pour retrouver le plein emploi.

« La preuve qu’il est atteignable, c’est que les deux principales économies de l’Union européenne sont au plein emploi, c’est-à-dire à un taux de chômage proche de 5%, à partir duquel tous ceux qui cherchent un travail trouvent un travail dans un délai rapide. »

Citez les en modèle de plein emploi, en oubliant les biais des statistiques du chômage : travailleurs à temps partiel, chômeurs ne correspondant plus à la définition du BIT.
N’oubliez pas d’omettre la situation de précarité que vivent beaucoup de gens qui ont la chance d’avoir un travail : travail à temps partiel, contrats précaires, salaires médiocres… Vive le plein emploi du 21ème siècle !

Juppé mise sur 5 ans pour redonner un travail à plus de 6 millions de personnes, mais à quel prix ? Sûrement pas celui de la décence et de l’épanouissement professionnel.

- Dénigrez la cuisine servie par vos prédécesseurs pour lutter contre le fléau du chômage.

Et si vous avez été premier ministre de 1995 à 1997, allez-y au culot : « En France, nous prétendons avoir tout essayé. C’est vrai, nous avons tout essayé … sauf ce qui marche partout ailleurs. »

- Sortez l’épouvantail du coût du travail du réfrigérateur pour commencer à l’émietter. Pour cela, procédez en plusieurs tours de mains :

  1. Crachez copieusement sur les 35 heures : « Il faut donc changer de logique : passer du partage du travail et des emplois aidés à une politique centrée sur l’entreprise. »
  2. Réinventez l’eau chaude en mettant sur votre compte l’idée des allègements de charges dégressives au-delà du SMIC, alors que de telles politiques sont à l’œuvre et sont renforcées par les gouvernements successifs depuis la fin des années 90.
  3. Soulevez le faux problème de la compétitivité prix du travail en France pour justifier de nouveaux allègements. Constater que le coût horaire du travail français est l’un des plus élevé d’Europe sans prendre en compte la surcompensation d’une productivité horaire supérieure à celle du travail en Allemagne (par exemple) (Les sceptiques pourront trouver une très succincte introduction au sujet ici)
  4. Proposez de compenser les nouveaux allègements de charges par une hausse de la TVA, un impôt profondément inégalitaire qui impacte bien plus les pauvres que les riches.

- Ah ! C’est l’heure d’attendrir la chair du CDI ! Attention à vous : il est très rigide, vous pourriez vous blesser !

  1. Attaquez-vous au code du travail.
  2. Balayez d’un revers de la main la jurisprudence des prud’hommes, « frein à l’embauche ».
  3. Boxez le CDI : « […] je propose de sécuriser les conditions de rupture du CDI en inscrivant dans le contrat de travail, des motifs prédéterminés de rupture, adaptés à l’entreprise ».Autant dire dans le cas des grand groupes - tournés vers le besoin de rendement de l’actionnariat et des marchés financiers - transformer le travailleur en une sorte de machin que l’on peut jeter dès que la rentabilité baisse, une espèce de variable d’ajustement molle et rose, qui a toujours des émotions mais qui ne pourra plus te traîner devant les tribunaux. Tout le monde sait bien que l’employeur et le salarié traitent d’égal à égal, surtout en ces temps de surabondance du travail qui contraignent les employeurs à plus de compromis…
  4. Si les 35 heures grumellent encore, argumentez de façon classique : « on empêche les Français de travailler avec une durée du travail trop courte ». Or si les entreprises avaient besoin de plus de main d’œuvre, n’y aurait-il pas moins de chômage ?
  5. Mentez, purement et simplement, sur les chiffres du temps de travail. Les vrais chiffres sont . (Notez par ailleurs les chiffres édifiants des temps partiels en Allemagne et au Royaume-Uni, si souvent cités en exemples.)Ce n’est pas grave, de toute façon, vos fans vous croiront sur parole. Et puis on s’en fiche, vous serez élu sur les thèmes migratoires et sécuritaires alors…

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Image tirée du site de campagne d’Alain Juppé

- Pour faire passer la pilule des allègements d’impôts aux plus riches, il va falloir verser avec tact les ingrédients qui suivent :

  1. Faites subtilement entendre que le Français moyen participerait directement à l’investissement et en retirerait des avantages financiers directes.Dites : « Je veux aussi redonner aux Français le goût d’investir dans l’entreprise », même si l’individu moyen n’a jamais risqué un kopeck de son maigre livret A dans une quelconque affaire, cela lui fera croire qu’il pourra lui aussi bénéficier des avantages fiscaux que vous proposez.
  2. Dénigrez l’ISF (sans fonder votre propos) : « Chaque année, il fait fuir des milliers d’entrepreneurs qui ont des idées et des capitaux qui pourraient créer des dizaines de milliers d’emplois en France. » Des chiffres balancés en mode random, on ne sait pas d’où ça sort. J’appelle ça de la statistique de comptoir.
  3. Proposez de supprimer l’ISF sous couvert d’encouragement à l’investissement productif.« Je le supprimerai dès 2018 pour garder en France ces idées et ces capitaux, pour y créer des emplois. »

Ne pas oublier les raccourcis faciles :
« Toute la fiscalité fonctionne comme un piège contre l’investissement, alors que l’investissement c’est l’emploi. »

Alors ce sont les rentiers du 16ème qui sont nos capitaines d’industries d’aujourd’hui et de demain ? Les vrais créateurs de valeurs ne sont pas millionnaires, ils ne sont pas rentiers, ils sont salariés ou entrepreneurs à leur compte, et ne sont pas touchés par l’ISF ! (Dédicace à celui qui va me dire que son papy paie l’ISF et que c’est dégueulasse, et que je n’aime pas les riches, et que les riches méritent leur richesse).

4. Proposez la baisse de l’impôt sur les sociétés. Avec un rapport de force patronat/salariés défavorable à ces derniers, autant dire : de l’argent qui va partir dans la rente de l’actionnariat, et pas dans l’investissement.
J’en veux pour preuve ce qu’il se passe déjà avec le CICE.

Mais promettez une baisse encore plus importante pour les PME (oui, on ne peut pas avoir que de mauvaises idées).

- C’est presque prêt !

Voilà, normalement à ce stade de la recette, vous avez un bon gros cake façon droite libérale à la sauce Juppé. Avec de vrais morceaux de droite populiste dedans ! Regardez-moi ça :

·       Stigmatisation des bénéficiaires des aides sociales
« Notre système de minima sociaux doit garantir que l’on vit significativement mieux avec des revenus d’activité que des revenus de remplacement. »
Traduisez : « Pour que l’on vive mieux qu’un pauvre avec un SMIC, je ne vais pas augmenter le SMIC, je vais appauvrir les pauvres ! Votez pour moi ! »

·       Statistiques instrumentalisées, pleines de biais et de pièges d’interprétation, sur le déficit public structurel français qui serait plus important qu’en Allemagne.
Pourquoi c’est faux en quelques minutes et en vidéo ! (Je vous invite à suivre Xerfi sur les réseaux sociaux et à regarder leurs autres vidéos.)

·       Attaque gratuite contre l’aide médicale d’Etat, dernier filet de sécurité de notre système de santé. Vous aussi devenez président en tapant sur l’aide médicale d’État, c’est si facile !

Alain Juppé, c’est l’assurance de retrouver les saveurs de la droite qu’on a toujours aimé, mais dans un bel emballage de retenue et de sobriété. Avec Alain Juppé, je sais que je peux allez à la primaire voter en toute sérénité pour un programme libéral (même si je suis de gauche).

Bon appétit !

PS : N’oubliez pas qu’une fois sortie du four, le cake façon Juppé se conserve 5 ans, que cela vous plaise ou non !

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