Classiques métonymiques n°1

Découvrons ou redécouvrons les Grands Classiques culturels par un coup d’œil sur un détail qui participe de la grandeur de l’œuvre. Parce que la métonymie est l’apogée du génie, la plume vous donne les clefs pour plonger au cœur de la Grande Culture. Et si c’était avec la référence qu’on faisait la différence ?

« C’est mon frère qu’on assassine, Potemkine »

 

Dans « La vodka, l’Eglise et le cinématographe », article publié en 1923 dans La Pravda, Trotsky observe le potentiel politique du 7e art : tout en étant un « opium du peuple » de par son caractère divertissant, le cinéma peut-être le pivot central de « l’éducation socialiste ».

 

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre Le Cuirassé Potemkine (1925) d’Eisenstein, véritable chef-d’œuvre d’esthétique, de montage et surtout de propagande. Le film, commande du Goskino (société de production publique d’URSS) dans le cadre du 20e anniversaire des prémices révolutionnaires de 1905, se focalise sur les troubles survenus dans la ville d’Odessa à la suite d’une mutinerie sur le navire éponyme et sur la répression tsariste à travers la célèbre scène de l’escalier (dit « Richelieu »).

 

Sur un chef d’œuvre d’architecture et d’optique conçu en 1841, Eisenstein met en scène la cruauté qui animait l’ensemble du régime tsariste. L’armée débarque au sommet des escaliers et se met à tirer sur la foule, prise en étau de par l’arrivée de cavaliers en contre-bas. La liesse populaire provoquée par l’arrivée des mutins du Potemkine laisse place à la terreur, les habitants tombant un à un : la bourgeoise, l’ouvrier, le vieillard, la mère, l’enfant … cette hétérogénéité des victimes démontre que l’armée n’est pas seulement l’ennemi des prolétaires mais du peuple dans son ensemble.

« Présentez armes, en joue… »

La barbarie s’illustre particulièrement au travers des cas de la mère portant son enfant blessé et du couffin. La première, après avoir recueillis son fils touché lors des premières salves, tente d’invoquer la pitié des fusiliers en se présentant à quelques mètres du peloton. La seule réponse qui lui est adressée et l’abaissement d’un sabre, ordonnant au reste du peloton de faire feu; à bout portant, le résultat ne fait pas de doute. Quant à l’illustre séquence du couffin (reprise par Brian de Palma dans les Incorruptibles), celle-ci nous convoque à la descente interminable et insoutenable d’un couffin provoquée par la chute d’une mère abattue alors qu’elle tentait de protéger son enfant. Eisenstein alterne les plans de manière à souligner la vitesse croissante du couffin tout en provoquant chez le spectateur l’impression d’assister à un long supplice dont l’issue tarde à arriver, issue que le metteur en scène à décider de ne pas montrer à l’écran.

 

L’ode à l’esprit révolutionnaire s’incarne dans les dernières secondes de la scène, lorsque les mutins décident de répliquer en pilonnant le théâtre de la ville, tenu pour être le QG de l’armée tsariste, afin que les exactions contre les civils cessent. Eisenstein souligne ainsi que le mouvement révolutionnaire place le peuple au centre de son action. Ce film fait office de référence tant d’un point de vue culturel que politique et reste à jamais attaché à cette ville d’Odessa. D’ailleurs, clin d’œil de l’Histoire, l’escalier fut rebaptisé « Escalier Potemkine » par les bolchéviques.

Clément FERNANDEZ

 

 

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