« My auctioneer is rich » : Marché de l’art ou art du marché ?

Introduction

Le 2 mai dernier dans les quartiers new-yorkais de la maison Sotheby’s, il s’en est fallu d’une poignée de minutes pour faire entrer Le Cri de Munch dans les annales de l’histoire de l’art. Adjugée aux enchères à près de 120 millions de dollars, l’œuvre iconique du peintre norvégien Edvard Munch est désormais la plus chère au monde, dépassant les 106,5 millions obtenus en 2010 par Nu, feuilles vertes et bustes de Pablo Picasso.

C’est dans une atmosphère électrique que Tobias Meyer le commissaire-priseur donne le départ des enchères : sept acquéreurs potentiels luttent pour remporter la vente. Au delà des 70 millions de dollars, ils ne sont plus que deux anonymes représentés au téléphone par des spécialistes de la maison. La salle retient son souffle. Après 12 minutes, le duel prend fin, le marteau tombe : « 119,92 million dollars, it’s for you sir. Congratulations, Thank you ! ». Tonnerre d’applaudissements. Vendu par l’homme d’affaire Petter Olsen dont l’ambition principale est, dit-il, de « faire de la publicité autour de l’œuvre de Munch afin de relancer l’intérêt du public pour l’artiste ».

Le Cri est sans doute une des œuvres les plus ancrées dans la mémoire collective. Tous, nous connaissons les traits de cet homme pris par l’angoisse, hurlant, se pressant la tête entre les mains. Seul au milieu d’un paysage nordique aux couleurs chaudes et agressives, cet homme est la parfaite représentation du désespoir humain, du malaise existentiel, de la dépression. Cet homme : c’est Munch. L’artiste tira de son expérience apocalyptique quatre versions du Cri. Celle qui est en vente ce soir là a quelque chose en plus : à l’arrière de la toile est inscrit en lettres rouges un poème de l’artiste. (*)

Entre les prestigieuses maisons de vente Sotheby’s, Christie’s et Phillips de Pury la course aux records est lancée. Le 4 mai, c’est au tour de Orange, Red, Yellow du peintre américain Mark Rothko de s’envoler à près de 87 millions (en seulement 4 minutes) chez Christie’s, faisant de Rothko le plus cher des artistes de l’après-guerre. Une semaine plus tard chez Phillips, c’est à nouveau l’effervescence avec l’adjudication pour 16 millions de dollars du Untitled de 1981 de Jean-Michel Basquiat, un record pour l’artiste.

Il semblerait que le marché de l’art soit prêt à s’emballer à nouveau et aux dires de l’expert Koji Inoun « la demande est insatiable et l’intérêt très profond». Assurément, de telles ventes, dépassant généralement leurs estimations hautes, sont le signe qu’en ces temps de crise économique le marché de l’Art se porte au mieux.

Cette situation privilégiée soulève un certain nombre de questions et suscite la critique.

 

Léopoldine Metzger.

 

 

 

 

L’art ne s’est jamais aussi bien vendu qu’en 2011, n’en déplaise au spectre de la crise, comme en témoigne ces chiffres clés :

 

  • Le produit mondial des ventes aux enchères s’élève à plus de 11 milliards de dollars ! Un record absolu du produit des ventes qui croît de 21% sur les douze derniers mois.  Après un premier semestre record (6,5 Mds$), le second semestre l’est tout autant (5,1Mds$).
  • 34% : le taux d’invendus. Jamais un taux d’invendu n’était repassé sous la barre des 35% depuis 2007, alors même que le nombre de lots proposés à la vente a progressé de 7%. L’art est indéniablement une valeur refuge !
  • C’est en Chine qu’est adjugé le plus grand nombre d’œuvres d’art au dessus du million de dollars, soit 774 œuvres. Elle devient donc la place de marché la plus performante du monde. D’ailleurs, l’enchère la plus élevée de 2011 est adjugée à Qi Baishi pour l’œuvre Eagle Standing on Pine Tree ; Four-Character Couplet in Seal Script, à 57,2 millions de dollars : un artiste chinois. Il devient indéniable que le marché de l’art est en mutation à l’image de la mondialisation, avec aujourd’hui un reversement géoéconomique de l’Ouest et l’Est du marché. L’Asie s’ouvre au marché et intègre rapidement ses logiques de fonctionnement propre. 43% du volume d’affaires du marché de l’art est réalisé en Asie
  • la France se voit reléguée à la 4e place du marché de l’art avec 4,5% de part de marché. (+38% en Chine, +39% en Indonésie…). L’Asie multiplie les économies florissantes nourrissant une forte demande de haut de gamme, quand les économies européennes et américaines font preuve d’essoufflement. Le lieu de vente devient une donnée à prendre en compte.
  • Plus de 12400 artistes ont vu leurs adjudications atteindre des sommets cette année dont Qi Baishi (57,2 m$ en 2011 contre 12,5 m$ auparavant), Clyfford Still (55m$ contre 19m$) ou encore Gerhard Richter (18,5 m$ contre 13 m$). Les artistes contemporains sont revalorisés, les cotations évoluent, un nouvel ordre artistique mondial est en route.
  • 18000 : Le nombre d’œuvres proposées aux enchères à travers le service d’opérateur de courtage aux enchères réalisées à distance par voie électronique (article de la loi n 2011-850 du 20 juillet 2011) proposé par Artprice, et ce à peine quelques jours après le lancement de ce service le 18 janvier 2012.
    • Céline POIZAT,

Données Artprice, rapport 2011 du marché de l’art.

 

(*) poème de Munch inscrit au dos du Cri vendu aux enchère le 2 mai 2012.

« Je me promenais sur un sentier avec deux amis

Le soleil se couchait

Tout d’un coup le ciel devint rouge sang, je m’arrêtai, fatigué, et m’appuyai sur une clôture

Il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et la ville

Mes amis ont continué à marcher, et je suis resté là tremblant d’anxiété

Et j’ai entendu un cri infini déchirer la Nature. »

 

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*