Interview Hey! Magazine

Interview Hey! Magazine

par Céline Poizat

Hey ! est un revue iconoclaste et surprenante. Elle est la proposition d’un regard nouveau porté sur le monde de l’art ; un regard d’artiste au monde qui ne cherche que le plaisir et la confrontation aux risques, aux limites, à la marginalité…  dans une société qui se permet trop souvent de les occulter.  Le Hey ! Magazine porte la voix d’un art moderne croisé à la pop culture ; une culture de la rue, du jeu, du tatouage, du dessin, de la BD, bref, un magazine contemporain, dans ce que ce dernier a de plus joueur avec les règles de la « normalité ».  Jamais prescriptif et désintéressé par l’unanimité le Hey ! Magazine revendique un simple plaisir créatif : « il n’y a pas une vérité mais cent possibilités » diraient, pour résumer, Anne et Julien, fondateurs de la revue, citant un certain Pablo P. Entretien avec les concepteurs de cet ovni de papier…

D’où vient cette idée du Hey ! Magazine ? De son concept ? Racontez vous !

Enfants des cultures alternatives, nous sommes des « macadamisés ». Avec au dîner des pâtes puisqu’au mur des tableaux. Nous faisons partie des « possédés » par la peinture. Des obsédés d’images s’agrippant à la mémoire. Notre intrusion dans le monde de l’art date de 1990. À cette époque, nous ouvrions une galerie, bien en dehors des cercles marchands, dans un quartier propice à l’héroïne plutôt qu’aux clients. Déjà, nous défendions la bande dessinée comme un médium. Déjà, nous opposions la cavale artistique du manga et de l’animation japonaise aux visions rétrogrades d’esprits étroits considérant le genre mineur comme nuisible. Nous ne faisions - et ne faisons encore - que relayer les artistes dont nous partageons les émerveillements.

Le « post graffiti » et « street art(s) » imposent sur le marché de l’art contemporain une nouvelle main, ces scènes ne se voient que rarement reliées. Et pourtant. Elles sont LA forme figurative d’art(s) d’aujourd’hui.

Notre revue Hey! en est un des ateliers ouverts, une maison soumise à tous ces vents, un véhicule de papier opposant au numérique sa force de conservation.

Pouvez vous expliquer pourquoi passer de la « revue » à l’exposition ? Et de l’exposition au théâtre vivant ?

Parler de l’art ne peut remplacer le fait de le voir. Notre démarche est une articulation « hors série », un « boucan » articulé avec souvent sur sa route le Musée de La Halle Saint Pierre depuis 1995. Au regard des collections « outsider » et « brut » présentées dès lors, nous ressentions une vive résonance avec ce que nous pouvions vivre ou défendre dans d’autres sphères. Il y avait une rencontre inévitable au sein de la scène culturelle alternative entre les courants de la pop culture et les formes populaires de l’art moderne et contemporain que sont l’art brut et l’art singulier. Nous avions en commun avec le musée une vision en marge assumée. Cet « artshow » est une aventure. Il s’agit d’amorcer encore et encore la curiosité du spectateur vierge ou patenté, suspendre les conversations, puis les réanimer, voilà notre souhait. Tant de choses restent encore à voir, à montrer, à croiser… Cette exposition est comme une vaste préface de l’imprévisible, un Everest… Et puis pourquoi de l’exposition au théâtre ? Parce qu’il faut faire … parce qu’on veut vivre avec plaisir et tenter des choses. La vie ne sert pas à ne rien faire donc on expérimente. La troupe Hey ! va commenter l’univers de la revue et des artistes, la scène nous permet d’allier l’image, le son et la présence des corps.

Comment définir le « Modern Art et la pop culture » ? Car les artistes présentés sont très hétérogènes et pourtant on ressent une vraie cohérence tant dans le magazine que dans l’exposition.

La « pop culture » est souvent associée à l’idée de la fabrique d’une imagerie de masse. Alors que la « pop » culturelle est la culture du consensuel au sens de ce qui fait consensus parce que cela signifie une époque.

La « pop culture » a existé de tout temps, elle est simplement la vision d’une époque du point de vue de la base et non d’une élite. Velasquez traduisait la culture du moment à son époque ! Donc voilà le « modern art » et « la pop culture » c’est aujourd’hui s’emparer du populaire pour dire quelque chose sur le monde, sur la société, pour prendre le contrepied. L’A.D.N. commun n’est pas l’étiquetage « référence » du courant, ni leurs vocabulaires techniques, mais bien la nature de l’énergie qui les génère - celle qui nous pousse depuis vingt-cinq ans à les regarder, puis les défendre sans jamais privilégier l’installé à l’obscur. C’est un art « outsider » : « tattoo artists », issus de la bande dessinée, de la figuration libre, du « post graffiti », du « street art », ou en dehors de tout mouvement référentiel, voir de l’ « art print ». Ce sont aussi des expressions artistiques individuelles et autonomes qui rompent avec les conventions et les codes dominants, et renversent les valeurs établies du « beau » et du « laid », du « bon » ou du « mauvais goût ». Des mots clés ? Désinvolture liberté, chaos et innovation.

Le premier numéro de La Plume questionne le conformisme de l’art contemporain et le fait qu’il existe des artistes à la marge de cette contemporanéité, dont les œuvres font sens et « énergie » !  En quoi vous y reconnaissez vous et que défendez vous ?

Avec ces artistes on retourne au sentiment de découverte. Aujourd’hui, nous sommes dans une société qui étouffe le sens critique et l’art contemporain joue ce jeu la ! Depuis la fin des années 1980 l’art contemporain appartient au passé.

Il avait certes une résonnance dans les années 1950 mais aujourd’hui il est passéiste, il n’est plus le reflet des générations d’aujourd’hui. En fait l’art contemporain est un intellectualisme qui soumet l’art à la pensée. Alors que nous défendons un art d’aujourd’hui qui est compulsif, c’est un vrai clash ! La pop culture revient à ce qui est organique et est capable de répondre à la virtualisation de nos sociétés depuis les années 1990.  Nos alternatives d’hier, nos refuges, nos marges, nos réseaux sont sous les projecteurs. Alors, on s’est jeté à l’eau, pour continuer d’occuper un coin encore à nous. Hey ! est une corde vocale - avec l’Europe en haut-parleur - affirmant la valeur esthétique intrinsèque de ses productions mais également en montrant comment l’art populaire est venu pénétrer l’art contemporain pour en devenir un certain reflet.

Les œuvres de ces artistes sont dans « l’entremonde », où se jouent les multiples passages entre les cultures. Leurs œuvres, qu’elles soient austères ou délirantes, sauvages ou sophistiquées, expressionnistes ou narratives, qu’elles manient l’humour ou l’émotion, sont porteuses d’excès mais aussi de poésie. Elles ont compris la nouvelle relation, directe et instantanée, qui s’installe entre l’artiste et le monde et entre les artistes eux-mêmes. En l’absence d’intermédiaire entre l’artiste et le public, la collusion entre la création et le populaire est donc entière et inédite, et libère ses productions artistiques du dogme du discours et de la forme.

Pour résumer nous voulons revenir à la beauté naturelle de l’art et à l’idée de rencontre avec une œuvre et non plus d’intellectualisation d’un œuvre. Notre propos est décomplexant vis à vis de l’art. Et puis… il ne faut pas craindre le virtuel… L’art compulsif lui offre une réponse.

Plus généralement, quelle est votre perception de l’art et des artistes dans ce monde contemporain si troublé ?

L’Art est une des manifestations du risque dont le cœur humain a besoin pour se renouveler. Il saisit la vie dans son entier dynamisme. Il est le pain de l’esprit. D’éléments épars, il construit une unité. Notre société est une « culture-monde » à laquelle l’art pictural n’échappe pas.

Vous accordez aussi une très grande place aux propos d’artistes sur leurs œuvres dans le magazine. En quoi ce discours sur la démarche et l’identité de l’œuvre et de l’artiste est elle fondamentale ?

C’est  une conviction : les rois de cette histoire sont les artistes et leurs œuvres.

Hey! se veut l’occasion de réunir des artistes dont l’acte créateur est la marque de leur impossibilité ou de leur refus de marcher droit dans le sens de l’histoire. Ces artistes sont des familiers de l’inconnu et de l’étrange mais les artistes sont, avant tout, des individus ! Notre idée directrice est véritablement celle du respect de l’artiste, de son travail et la volonté de transmettre ce qu’il est. Nous ne sommes pas là pour expliquer son art mais juste pour montrer qu’il existe. C’est une volonté d’appropriation par tous sans prendre le lecteur pour un imbécile !

Une appropriation par tous qui a un coût tout de même…

Oui mais un coût sur lequel on fait la marge la plus minime que l’on puisse faire. Nous sommes sur la base d’un trimestriel… soit l’équivalent de 6 euros par mois… et notre prix n’a pas bougé depuis 2010… alors que celui du papier …vous irez voir ! (Ndlr : les prix ont augmenté de 78% au cours de l’année 2010, suivi d’une baisse puis d’une nouvelle hausse de 15% début 2011) et puis la TVA a augmenté. Nous ne faisons pas un produit économique, notre éditeur ne gagne rien à nous publier… si ce n’est la satisfaction de nous soutenir. C’est un acte presque politique.

Et puis … Hey ! n’est pas un magazine banal, tant dans la forme que dans le fond… c’est d’ailleurs presque un livre…il se veut à l’image des artistes qu’il défend ?

Oui ! Nous sommes bilingues, aimons le papier, les stickers, les formats surprenants. Nous ne traquons pas l’unanimité. Notre rédaction est une bulle d’activistes, tous occupés ailleurs, tous réunis ici.

Et comment touchez vous le public jeune qui selon vous va être à même de comprendre cet art organique, compulsif car traduisant le nouveau langage de notre société et ses problématiques ?

L’exposition a très bien marché, et la fréquentation y a été assez jeune… nous espérons retrouver cette jeunesse lors du festival que l’on organise avec la troupe les 7-8-9 et 10 juin prochain au cirque électrique, porte des Lilas. Enfin, on refait une expo, début 2013, sur presque 6 mois et on espère fidéliser cette jeunesse…

Est ce difficile à l’heure actuelle de défendre ce type d’art marginal et majoritairement pictural ? Bien que l’on observe un certain regain d’intérêt pour le dessin, la gravure, la peinture…

Longtemps, ces créateurs d’art brut et d’art singulier ont eu à faire face à l’incompréhension, l’indifférence, voire le mépris du milieu de l’art. Mais depuis peu, musées, galeries, critiques, universitaires et médias, comprennent que ces porteurs d’une singularité salvatrice sont profondément en résonance avec le besoin de ressourcement de notre époque. Mais ce mouvement, ce n’est pas qu’on en bénéficie, c’est que nous l’avons nous même crée ! Nous sommes à l’origine de ce mouvement vers l’ouverture, à commencer par la défense du manga et de la BD depuis 25 ans ! La BD n’est rentrée au musée que depuis 5 ans ! Et si aujourd’hui elle y est établie, elle manque de reconnaissance.

Nous sommes dans une société de la majorité qui est reluctante à se transformer et voir autrement…

Aucune presse prescriptive en art ne prend le culot de venir nous questionner, de défier nos prises de positions sur l’art… On attend donc la régénérescence de la génération de critiques d’art pour peu être enfin avoir une voix, même controversée, surtout s’il elle est critiquée…

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